Trois Ivrognes

Maurice Rollinat 1846 (Châteauroux) – 1903 (Ivry-sur-Seine)

Au cabaret, un jour de grand marché forain,
Un bel ivrogne, pâle, aux longs cheveux d’artiste,
Dans le délire ardent de son esprit chagrin,
Ainsi parla, debout, d’une voix âpre et triste :

« R’bouteux, louv’tier, batteur d’étangs et de rivière,
  Menuisier,
Avec tous ces états j’réussis qu’une affaire :
  M’ennuyer !

Arrangez ça ! d’un’ part, j’vois q’doutance et tromp’rie ;
  D’l’aut’ côté,
J’trouv’ le mensong’ trop l’mêm’, l’existenc’ trop pourrie
  D’vérité.

Oui ! j’cherche tant l’dessous de c’que j’touche, de c’que j’rêve
  Inqu’et d’tout,
Que j’suis noir, idéal, mélancoliq’ sans trêve,
  Et partout.

Donc, quand ça m’prend trop fort, j’sors du bois, j’quitt’ la berge,
  L’établi,
Et, c’est plus fort que moi, ya pas ! j’rentre à l’auberge
  Boir’ l’oubli.

C’est des fameus’ sorcièr’, allez ! les liqueurs fortes
  Cont’ les r’mords,
Cont’ soi-mêm’, cont’ les autr’, cont’ la poursuit’ des mortes
  Et des morts !

Je m’change, à forc’ de t’ter le lait rouge des treilles,
  L’horizon !
Vive la vign’ pour brûler dans l’sang chaud des bouteilles
  La raison !

Étant saoul, j’os’ me fier à la femm’, c’t’infidèle
  Qui nous ment,
R’garder la tombe avec mes yeux d’personn’ mortelle,
  Tranquill’ment.
 

J’imagin’ que la vie éternellement dure,
  Et qu’enfin,
La misèr’ d’ici-bas n’connaît plus la froidure
  Ni la faim.

J’crois qu’i’ n’ya plus d’méchants, plus d’avar’, plus d’faussaires,
  Et j’suis sûr
Q’l’épouse est innocent’, l’ami vrai, l’homm’ sincère,
  L’enfant pur.

Terre et cieux qui, malgré tout c’que l’rêve en arrache,
  Rest’ discrets,
M’découvr’ leurs vérités, m’crèv’ les yeux de c’qu’i’cachent
  De secrets.

Allons, ris ma pensée! Esprit chant’ ! sois en joie
  Cœur amer !
Que l’bon oubli d’moi-mêm’ mont’, me berce et me noie
  Comm’ la mer !

Plus d’bail avec l’ennui ! j’ai l’âm’ désabonnée
  Du malheur,
Et, dépouillé d’mon sort, j’crache à la destinée
  Ma douleur.

T’nez ! l’paradis perdu dans la boisson j’le r’trouve :
  Donc, adieu
Mon corps d’homm’ ! C’est dans l’être un infini q’j’éprouve :
  Je suis Dieu ! »

Deux vieux buveurs, alors, deux anciens des hameaux
Sourient, et, goguenards, ils échangent ces mots :

« C’citoyen-là ? j’sais pas, pourtant, j’te fais l’pari
Q’c’est queq’ faux campagnard, queq’ échappé d’Paris.
  I’caus’ savant comm’ les monsieurs,
  Ça dépend ! p’têt’ ben encor mieux ;
  Mais, tout ça c’est chimèr’, tournures,
  Qui n’ent’ pas dans nos comprenures.
I’dit c’t’homm’ maigr’, chev’lu comme un christ de calvaire,
  Qu’à jeun i’ r’gard’ la vie en d’sous,
  Mais qu’i’ sait les s’crets des mystères
  Et d’vient l’bon Dieu quand il est saoul...
Alors, dans c’moment-là qu’i’ s’rait l’maîtr’de c’qu’i’ veut,
  Q’pour lui changer l’tout s’rait qu’un jeu,
Pourquoi qu’à son idée i’ r’fait donc pas la terre ?
M’sembl’ qu’i’ déclare aussi q’venant d’boire un bon coup
I’croit qu’ya plus d’cornards, plus d’canaill’, plus d’misère,
  Moi ! j’vois pas tout ça dans mon verre.
I’dit qu’à s’enivrer i’ s’quitte et qu’il oublie
C’qu’il était : c’est qu’i’ boit jusqu’à s’mettre en folie.
Moi, j’sais ben qu’à chaqu’fois je r’trouv’ dans la boisson
  Ma personn’ dans sa mêm’ façon,
  Sauf que les jamb’ sont pas si libres
Et que l’ballant du corps est moins ferm’ d’équilibre,
Tandis qu’à lui, son mal qu’i’ croit si bien perdu
Va s’r’installer plus creux, un’ fois l’calme r’venu,
Dans sa vieille env’lopp’ d’âm’ toujou sa même hôtesse.
C’est ses lend’mains d’boisson qui lui font tant d’tristesse. »

« J’suis d’ton avis. L’vin m’donn’ plus d’langue et plus d’entrain,
Sur ma route i’ m’fait dérailler un brin,
Avec ma vieill’, des fois, rend ma bigead’ plus tendre...
Mais dam’ ! quand ya d’l’abus, quoi que c’t’homm’ puiss’ prétendre,
La machine à gaieté d’vient machine à chagrin.
Le vin, c’est comm’ la f’melle : i’ n’faut pas trop en prendre !

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Submitted on May 13, 2011

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